E. Mounier extraits de L'Eveil de l'Afrique noire a cura di  Jean-Paul SAGADOU

Sokodé le 17/07/2007TOGO

1.      Chaque Africain traîne (...) après soi une grappe imprécise de parents, de protégés, de pensionnaires, hôtes, qu'il entretient pour quelques jours, ou pour la vie selon un code de devoirs réglés et traditionnels, dont le premier est de beaucoup palabrer avec chacun d'eux. (p. 61-62)  

2.      Sauf La Fontaine pour les contes d'animaux, rien ne rejoint plus aisément que Péguy la littérature orale du monde noir, avec cette manière de s'installer dans un temps sans fin, ces retours incessants du rythme sur lui-même, jusqu'aux malices qui fusent en éclair dans les failles du lyrisme ( p.67) 

3.      Il y a des mots qui ne peuvent se transplanter. « Courbé sous le poids », « courbé sur le travail » ne sont pas des images africaines. Le poids redresse, ici. Cette manière de porter sur la tête donne à toute l'Afrique son pas glissant, somptueux, nonchalant et précautionneux tout à la fois, aux hommes cette tension élastique, aux femmes ce buste orgueilleux. ( p.73) 

4.      Quelques regards d'hommes ou de femmes nous poursuivent ainsi toute notre vie plus obstinément que des problèmes, plus fidèlement que des amis, et les visages qu'ils ont éclairés s'effacent dans le souvenir, qu'ils gardent encore leur fascinante présence et la force mystérieuse de leur appel. ( p.81) 

5.      Les Africains ont vécu un équilibre de vie avant de connaître les Blancs. Ils en découvriront un autre le jour où se sera formée, par des voies encore imprévisibles, la civilisation eurafricaine ( p.81) 

6.      Le drame des générations imprévisibles qui vivent sous nos yeux est que, déjà déprises de l'Afrique historique, inadaptées à l'Europe blanche, attirées par elle et repoussées par ses mépris, elles restent irrémédiablement des générations déchirées ( p.82) 

7.      Les colons parlent très vite de l'orgueil du Noir, de sa suffisance, de son racisme à rebours. Ce qu'ils ne voient pas, c'est que cet orgueil, ce racisme, nous les avons cultivés, comme l'orgueil et le racisme juifs, par notre propre vanité raciale. Derrière ces réactions de supériorité puérile, frémit et implore un profond complexe d'infériorité. ( p.82)

 8.      La plupart des Noirs ont honte d'être noirs, une honte secrète qu'ils ne font pas leur, mais qui hante jusqu'à leur fierté. Nous leur avons donné cette honte. Nous avons le devoir de la leur enlever ( p.82) 

9.      Il règne entre Africains toute une hiérarchie chuchotée des diverses nuances de noir, avec une aristocratie des clairs. Un métis arrive difficilement à se considérer comme Noir : tel d'entre eux s'étonnait d'être refusé à un bal réservé aux Européens. Le respect pour le Blanc garde encore des formes ingénues ( p.82) 

10.  Un gouverneur ayant donné une réception dans ses jardins, des centaines de Noirs, dont quelques fortes têtes, étaient venus coller les yeux aux clôtures des jardins. Et comme on leur demandait pourquoi : « Tu comprends, tant de Blancs avec leur joli nez droit et leur belle robe, c'est grande fête jolie. » (p82-83)  

11.  J'ai souvent surpris un Noir à penser devant moi qu'il était Noir, au moment où je l'avais totalement oublié. Lui était persuadé que j'y pensais, fût-ce avec sympathie. Ce n'est que lentement que se dissiperont ces admirations imméritées et ces timidités excessives, avec leur cortège de réactions compensatrices. Cela dépend un peu de nous, de nos attitudes ( p.83) 

12.  Rien ne serait plus sot que d'idéaliser le Noir, en réaction. Il faut d'abord refuser de dire : le Noir, le Blanc. Il y a des points où beaucoup de Noirs sont incontestablement supérieurs à beaucoup de Blancs. Il y en a d'autres où les Blancs dominent sans doute possible. Il ne faut pas mesurer chacun d'eux à la civilisation de l'autre, on ne compte pas les pommes avec des heures ( p.83)

13.  L'Afrique nous oblige, comme le fou, comme le génie, comme l'étranger, à sortir de nos manières de penser, de sentir, d'agir. Il faut d'abord la saisir comme unité spirituelle avant de vouloir la conduire à l'école ( p.83) 

14.  La réaction suffisante du rationalisme européen se ferme à l'avance les révélations africaines susceptibles, au moins par provocation, d'enrichir notre surface de contact avec l'univers, et les possibilités de trouver les points où se greffent   l'une sur l'autre deux civilisations qui désormais ne peuvent  plus se développer en aire fermée (p.85)  

15.  Le Noir est très « nerveux » ; son organisme - beaucoup plus que nos organismes européens, protégés, rationalisés, isolés du monde par les assurances même de notre raison - est en communication organique avec le milieu, biologique ou social ; il croit fortement que la violation des lois sacrées, doit entraîner pour lui la maladie ou la mort ; par une opération profonde, qui est plus que la peur, plus que la soumission fataliste ou l'anticipation émotive, il se laisse positivement mourir ( p.87-88) 

16.  Vous pouvez parcourir l'Afrique d'un bout à l'autre ; dès que vous avez mis en confiance, vous êtes royalement reçu. Le notable quitte sa case pour vous   la donner. Chez les peuples pasteurs, on tue au moins un mouton : le refuser serait une offense grave. Parfois on offre un bœuf. Pour un Noir, m'expliquait l'un d'eux, la rencontre d'un autre homme est une sorte de mystère sacré, même s'il le croise simplement sur sa route. Il le salue de la formule de paix ( p.89)

 17.  L'hommage d'homme à homme fait partie des actes essentiels que l'on ne resserre pas ( p.89) 

18.  Le voyage en avion est abstrait. C'est vrai. Mais ce n'est pas tout à fait vrai. En bas, au sol, la luxuriance doit enchanter le voyageur, l'étourdir de sensations. Il faut pour connaître la vérité de l'Afrique, mesurer aussi, comme l'avion seul permet de le faire, l'immensité uniforme de cette toison ininterrompue sur des centaines de kilomètres ( p.94) 

19.  L'Afrique est le pays des choses énormes, d'une énormité préhistorique, et qui ne servent à rien ( p.107) 

20.  Une politesse, en Afrique, ce peut être un déplacement de 180 kilomètres. La gentillesse aussi fait ici du gigantisme (p.108)

 21.  Tout travail   africain est beau par une sorte de démesure (p.116)  

22.   Ainsi s'ensable l'Europe dans sa colonisation. Elle y fit de grandes choses. De moins grandes aussi. Mais l'histoire a tourné. Il faut changer d'appareil (p.151)  

23.  La confrontation de l'Afrique et de l'Europe va se faire à une vitesse accélérée, trop vite peut-être, plus vite que les problèmes et les hommes n'ont le temps de mûrir. (p.153)  

24.  N'est-il pas temps d'éviter certaines erreurs qui furent commises ailleurs ? Des peuples que nous prenons, politiquement, économiquement, culturellement, au ras du sol, ne sont-ils pas, plus que d'autres, susceptibles de former avec nous une communauté unie et amicale ? ( p.154) 

25.  Il n'est pas interdit de continuer avec intelligence, ce qui exige que l'on dise des vérités dures aux blancs comme aux noirs (p.155) 

26.  Une élite doit prendre racine dans une terre nourricière, et ce qui manque encore à l'Afrique, ce qu'il faut développer d'abord c'est un sol de civilisation largement labouré et fumé dans la masse du pays. Par l'école ? En Afrique, pas plus qu'ailleurs l'enseignement ne fera automatiquement germer une culture. Il pourrait même, légiféré par des cuistres, défaire une culture sans en instituer une autre, désorganiser au lieu de civiliser. Mais, enfin puisque l'école a commencé, il faut l'aider d'abord à la base (p.  

27.  Plus on sortira l'Africain  d'Afrique, plus il se débarrassera des complexes qui l'encombrent encore, et moins il risquera de s'enfermer dans un particularisme irrité qui ne règle aucun problème ( p.157) 

28.  L'Africain est un Latin renforcé. Dans la vie, la vie publique l'intéresse avant tout, et dans la vie publique, le beau parler où la tête, le cœur, et la langue s'échauffent ensemble.  Depuis que nous avons, par l'action de la citoyenneté, par le suffrage élargi, par la création des Conseils généraux, défait le pouvoir jusqu'ici absolu du gouverneur, la fièvre politique tend à capter toutes les énergies. Il faut prendre garde qu'elle n'avilisse cette première élite ( p.157) 

29.  Un autre danger naît encore de la psychologie africaine. Plus encore que dans notre Midi français la parole, en Afrique, est légère, trop légère. Rien n'atteint la facilité avec laquelle un noir dit n'importe quoi, oui et non tour à tour, pour faire plaisir, pour ne pas bouder, ne pas reconnaître un tort, et peut-être parfois très   gratuitement (p158-159) 

30.  La presse politique africaine semble parfois se caricaturer elle-même dans l'emphase, le pompeux, le redondant, et, il faut bien dire, dans le genre creux. Plus on désire marquer d'amitié à la jeune élite africaine, plus durement il faut la mettre en garde contre cette tentation ( p.159) 

31.  Quoi qu'il en ait été, l'ère disons féodale est close en Afrique. Les vieilles générations de colons s'habitueront mal au changement. C'est  une nouvelle conquête de l'Afrique qui se présente devant nous, une conquête de l'amitié ( p.160) 

32.  Exigeant pour le blanc, nous pouvons demander à l'évolué africain d'être exigeant envers lui-même et lucide sur son pays (p.161)

 33.  La capacité politique, technique ou intellectuelle de l'Afrique est encore basse. Rien ne nous autorise à parler d'une infériorité de race. Mais l'Africain subit encore les effets d'une nature exceptionnellement inhumaine. Il suffit   de mesurer l'effet déprimant qu'exerce sur le blanc, en quelques années, le climat tropical, pour concevoir qu'il ait pu paralyser l'essor des générations qui lui ont été héréditairement soumises, sans moyens de lutter contre lui. ( p.161)

 34.  Il est vrai que l'Africain aime peu le travail et n'y apporte encore qu'un rendement médiocre. Quand il demande aujourd'hui, dans l'esprit de la Constitution : «  A travail égal, salaire égal », son droit est incontestable. Mais encore a-t-on raison de dire que ce travail doit être mesuré en rendement, non pas en duré. Le travailleur africain est lent : son rendement moyen est estimé au cinquième, parfois au dixième de celui d'un ouvrier métropolitain ( p.161-162) 

35.  Une civilisation exige des délais inéluctables pour arriver à maturité (p.162)

 36.  Les premières promotions de normaliens et de bacheliers noirs (...) doivent refuser deux tentations : celle de mépriser l'Africain et de produire un Européen en contreplaqué; celle de sous-estimer l'Europe et de croire trop vite qu'ils en ont digéré la substance ( p.162-163)

 37.  Je ne sais pas de plus grand danger pour l'Afrique que cette possibilité, pour sa première élite, de se couper de ses arrières, de se constituer en classe de privilège. C'est sa situation d'élite en flèche, ce n'est pas sa race qui est ici en jeu ( p.163)

 38.  Cette génération est née africaine, elle le reste par de larges et vivantes attaches intérieures. En même temps, on lui donne la substance de l'Europe. Tirée de deux côtés à la fois, ce n'est pas elle encore qui fera l'unité. Elle ne fera même pas son unité. Sa grandeur est une grandeur tragique et sacrifiée ( p.164) 

39.  Faire la démocratie en Afrique, ce n'est pas y étendre la souveraineté du café du Commerce. C'est d'abord équiper l'Afrique, qui est encore une affaire de mauvais rendement, afin de donner progressivement à tous un niveau de vie honorable. C'est multiplier l'école et ne pas craindre, par esprit de système ou sous prétexte de certains abus, de l'adapter aux premiers besoins d'un peuple qui s'éveille, notamment le besoin de cadres paysans ( p.165) 

40.  Je pense à tous ces hommes noirs que j'ai rencontrés. Dans telle petite ville, je ne suis pas sûr que l'on eût pu réunir vingt Européens de la qualité de vingt Africains avec qui je passai une des meilleures soirées de mon voyage. J'ai entrevu aussi des arrivistes, des brutes et des affairistes à la peau sombre. Mais ces jeunes pionniers de la civilisation africaine, qui forment l'élite vraie de cette sélection, je leur souhaite, de toute mon amitié, de résister aux séductions qui les serrent de si près ( p.165-166)

 41.  Une revue va paraître, Présence Africaine, sous la direction d'Alioune Diop : la première revue noire d'Afrique. Souhaitons que là, les hommes d'Afrique se cherchent avec sérieux, que beaucoup y édifient le sous-sol de cette terre trop légère encore de l'élite noire, afin que, comme dans certains coins de brousse sénégalaise, la première récolte n'y emporte pas la terre ( p.166)

 42.  Beaucoup de musulmans noirs (comme de chrétiens) continuent de faire cohabiter et collaborer le fétiche avec Allah (p.170)

 43.  Il faut compter (...) avec le grand obstacle que l'Islam présente à l'émancipation africaine. Partout où il pénètre, il étouffe l'initiative, l'énergie, la créativité. En maintenant la femme en étant d'infériorité systématique, il paralyse l'épanouissent d'une civilisation plus souriante. ( p.170-171) 

44.  La Côte d'Ivoire a été le pays béni  du travail forcé. Que certains colons en aient usé avec humanité, c'est certain. Mais il faut bien dire que nous avons décimé en trente ans l'admirable peuple paysan des Mossi ( p.183) 

45.  Le colonial vous aborde et vous dit, avec un petit sourire : «  l'Afrique est un pays où les avocats sont des fruits, les gendarmes, des oiseaux, et les capitaines, des poissons. » Il a raison. Mais rien n'est moins africain que cette plaisanterie. L'Afrique est   un pays  d'espaces, d'animaux et de problèmes massifs. (p.185-186)  

46.  Vous êtes Africains dans votre chair vive, par votre enfance, par votre éducation, par le milieu où vous avez longtemps vécu. Et vous êtes Européens par une autre partie de vous-même, par cette langue que vous avez apprise et qui vous informe à votre insu, par tout ce que l'Europe a déjà introduit en Afrique de ses techniques et de sa culture, par ce que vous êtes allés, quelques-uns, puiser en Europe même. La civilisation eurafricaine, dont vous êtes les pionniers, n'a pas encore trouvé ses structures. Provisoirement, vous devez porter en vous ces deux sollicitations, sans pouvoir, en l'espace d'une vie, en faire la jonction, moins encore la synthèse. ( p.206-207) 

47.  J'aimerais que beaucoup d'Africains instruits se retournent vers ces sources profondes et lointaines de l'être africain, non pour se gorger de folklore et pour buter ensuite, désorientés, sur le monde moderne, mais pour regarder et éprouver les racines africaines de la civilisation eurafricaine de vos enfants et dégager les valeurs permanentes de l'héritage africain, afin que l'élite africaine ne soit pas une élite de déracinés.( p.208) 

48.  Vous avez connu des empires cruels à une date récente encore. Le meilleur et le pire sont en chacun de nous. En nous, en vous, la peau n'y fait rien. (p.210) 

 49.  Si révolution il doit y avoir, les révolutions du XX° siècle se montent à l'atelier, au champ, à l'école, non pas sur la place publique. Ici encore, ne relevez pas une arme usée que l'Europe laisse tomber devant vos pas. La démocratie formelle n'est rien sans la démocratie réelle et la démocratie  réelle s'appelle en Afrique, dirions-nous en déplaçant à peine une parole historique, irrigation, électrification, instruction ( p.215) 

50.  Voilà mes vœux. Je  sais que ce sont nos vœux communs. A ceux qui nous lisent, mon cher Alioune, nous les disons à deux voix.  Je voudrais que votre voix soit plus forte que la mienne, car elle portera mieux. Mais il faut que nous soyons deux à dire ensemble ces choses : ne sommes-nous pas sur le même bateau, secoué des vents, sous l'œil goguenard de l'orage atomique, tendus vers un seul espoir commun aux hommes de toute peau ? ( p.216)